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lundi, mai 16, 2022
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Musée des cultures contemporaines Adama Toungara : Un musée moderne implanté dans une commune populaire

En plein centre de la commune d’Abobo, la commune la plus peuplée du pays, se trouve une forteresse hébergeant le Musée des cultures contemporaines Adama Toungara (MuCat). Ce bâtiment aux couleurs sombres se remarque tout de suite une fois dans le centre-ville de la commune avec son architecture particulière. Seul musée d’art contemporain de toute l’Afrique de l’Ouest, selon sa direction, le MuCat est méconnu de par les populations de la commune. Nous y avons fait un tour pour comprendre son fonctionnement, sa particularité et les raisons d’un tel investissement dans une commune peuplée où l’art est relégué au second plan.

Un musée méconnu des populations

Il est 12h15 ce jeudi 24 juin 2021 lorsque nous foulons le sol du rond-point de la Mairie d’Abobo. Les alentours grouillent de monde. Les klaxons des ‘’Gbakas’’ et autres cris d’apprentis pour héler des passagers et des commerçants qui interpellent des passants à se rapprocher de leurs marchandises montrent que nous sommes loin d’un endroit ordinaire. Un fort lieu où business, affaires et points de rendez-vous se concentrent. Presque perdu dans cet environnement grouillant de monde, nous interpellons un chauffeur de ‘’Gbaka’’ auprès de qui nous demandons la situation précise du MuCat. « Musée ici ? », nous rétorque-t-il avant de nous convaincre que nous sommes probablement perdus et qu’il faille aller au Plateau pour espérer trouver le musée en question.

Nous nous rapprochons d’un passant, un responsable probablement vu son habillement et sa prestance, à qui nous posons la même question. Lui aussi, surpris, dira qu’il n’a pas connaissance d’un tel musée implanté dans la commune qu’il habite depuis près d’une décennie. Même refrain avec trois autres personnes auprès de qui nous avons posé la même question. Décidemment, personne ne semble connaitre ce musée qui pourtant dit-on est bâti avec une architecture impressionnante visible à partir de ce rond-point de la Mairie où nous sommes depuis plus d’un quart d’heure. Fort heureusement, alors que nous nous apprêtions à lancer un coup de fil à la directrice des lieux pour lui faire de notre mésaventure, nous décidons de nous renseigner auprès d’un homme aux dreadlocks aux allures d’artiste. Et ce dernier de nous dire : « Mais regardez juste à votre gauche. C’est le grand bâtiment avec de grands murs marron. J’y vais d’ailleurs. Vous pouvez me suivre ». A notre arrivée devant cette forteresse, nous sommes impressionnés par le nombre de voitures garées devant la bâtisse. Des policiers stationnés là font des patrouilles et contrôles des pièces des automobilistes. Véhicules de transport et privés, personne n’échappe à ses contrôles. Aux abords, des commerçants vaquent tranquillement à leurs activités.

A l’entrée de la bâtisse, se dresse un homme qui semble avoir été posté là pour le contrôle. Il se rassure du port du masque et nous tend un tube contenant du gel hydro alcoolique non sans prendre le soin de nous demander l’objet de notre présence en ce lieu. La raison lui ayant été signifiée, il nous raccompagne dans le hall d’entrée où il nous laisse aux mains de celle en charge de l’accueil. Celle-ci avec un sens avéré du bon accueil prend le soin de nous installer à la cafeteria juste à quelques mètres de l’entrée principale avant d’aller nous annoncer chez la directrice des lieux. De notre siège au cafeteria, nous constatons la présence d’une dizaine de personnes assises en train de deviser tranquillement soit autour d’un café soit autour d’un repas. Puis, quelques minutes plus tard vint la directrice du MuCat qui nous fait visiter la forteresse.

Voyage au cœur d’un havre de paix, une forteresse

Aux pas rapides avec une mine d’une dame d’environ la soixantaine, une européenne, paraissant très occupée, Nathalie Varley Neplon, la directrice du musée depuis le 13 janvier 2021 se présente à nous et s’empresse de nous faire visiter sa propriété dont elle vante fièrement. Avec une passion certaine se dégageant en elle, cette dame qui selon elle aura « travaillé dans un centre pendant 17 ans mais dans la partie Communication » nous apprend qu’elle a « plutôt fait une école de Commerce et travaillé dans le monde du swatch, l’hôtellerie de luxe avec des Chefs étoilés, dans le journalisme dans des agences de presse et c’est cette diversité qui me permet d’avoir une bonne expérience dans la gestion de musée ».

Anglaise de nationalité, elle parle espagnol, italien, et Français pour avoir travaillé dans plusieurs pays. « C’est le seul musée d’art contemporain de toute l’Afrique de l’Ouest et aussi un endroit qui n’existe nulle part en Côte d’Ivoire. On y trouve une bibliothèque, une médiathèque et plein d’autres choses. C’est un havre de paix au milieu du grand tohu-bohu d’Abobo. C’est aussi un lieu de rencontres, de culture, de découverte avec une spécificité absolue parce qu’il n’y a rien ici qui ressemble au MuCat », indique-t-elle avec enthousiasme.

Puis, d’insister que « malgré tout le tohu-bohu du dehors, vous n’entendrez aucun bruit ici ». Elle nous fait visiter en premier la bibliothèque et la médiathèque du musée où des enfants et des adultes ont le regard plongé dans les livres et les ordinateurs. A son écoute, nous nous rendons compte que ce lieu est la seule probable source de revenus du musée depuis son arrivée à la direction. Une fierté pour elle de permettre à des enfants, des élèves, des étudiants et même des travailleurs venir là s’abreuver aux sources du savoir.

« Il y a deux salles d’exposition, une grande et une plus petite, une cafétéria, une bibliothèque-médiathèque qui fonctionne sur la base d’abonnement, un auditorium de 60 places avec son et lumière, deux autres petites salles d’exposition », confie-t-elle en nous faisant visiter la propriété. Et de nous dire que la gestion de ce musée qu’elle veut bien transformer et lui permettre une plus grande proximité avec les populations locales n’est pas aussi facile vu les problèmes de fonctionnement dont elle fait face. Toute chose qui la freine dans le déploiement de ses activités qu’elle veut à la fois populaires et élitiste. Car pour elle, tout le monde a sa place dans ce musée dont elle vante les conditions de sécurité. « On est dans le centre de la Mairie. Il n’y a aucune peur à avoir ici en venant à Abobo. Moi qui suis blanche, je n’ai absolument pas peur de parler et échanger avec les gens ici. Tout se passe très bien. J’ai eu l’occasion d’aller dans le quartier ‘’Derrière rails’’ et d’autres quartiers. Pour dire que les conditions sécuritaires sont au top », fait-elle savoir.

Difficultés de fonctionnement et manque de financement

Avec une franchise dont elle se dit coutumière, Nathalie Varley Neplon dit buter sur une transparence dans le fonctionnement de son établissement. Elle n’a aucun budget de fonctionnement annuel et elle doit se réinventer pour trouver des budgets pour pouvoir organiser des activités. La plupart des factures, dit-elle, sont payées directement par la fondation du propriétaire. « Aucune idée, pour l’instant je n’ai aucun moyen, j’ai le minimum avec mes revenus de la bibliothèque. Je n’ai pas de budget de fonctionnement. Les autres factures sont payées par la fondation du propriétaire », relève-t-elle sur le fonctionnement du MuCat.

Pour elle, cette situation est du fait qu’à l’origine de la création du musée, Monsieur Adama Toungara n’a pas pensé business mais a mis en avant sa fibre, sa passion et son affection pour les populations de la commune où il a été maire plusieurs années. « Il y avait à mon sens un lien d’affection vu que le propriétaire était maire de la commune pendant longtemps. Aussi, je pense qu’il voulait rapprocher l’art de ces populations. L’art est fondamental dans l’équilibre d’une personne. Et pour moi, c’était une belle démarche de sa part », justifie-t-elle sur les raisons de l’implantation d’un tel édifice aussi luxueux dans une commune populaire qu’est Abobo. Malgré ses nombreuses relances par courriers au ministère de la Culture et de l’Industrie des Arts et du Spectacles, la directrice MuCat dit n’avoir reçu aucune réponse pour un soutien de l’Etat de Côte d’Ivoire au bon fonctionnement du seul musée du Pays respectant toutes les normes internationales. « Malheureusement, je n’ai pas encore de soutien étatique. J’ai adressé des courriers au ministère de la Culture pour demander un soutien, un parrainage mais j’attends toujours la réponse », informe-t-elle non sans se réjouir du bon taux de fréquentation du musée avec un fort taux d’élèves, d’ambassades, de touristes, d’instituts et d’étudiants.

Histoire d’un musée

Propriété privée du Médiateur de la République de Côte d’Ivoire, Adama Toungara, alors maire de la commune d’Abobo, le MuCat dans sa forme initiale, dit-on, devrait être un centre culturel. Grand mécène des Arts et de la Culture et grand collectionneur d’objets d’art, l’ex-ministre du Pétrole et de l’Energie va revoir ses ambitions pour en faire un musée moderne spécialisé dans l’art contemporain. Cet édifice sera inauguré le 11 mars 2020 avec une très belle exposition panafricaine itinérante. « Quand je suis arrivée et que j’ai pris fonction dans cette commune d’Abobo, j’ai été frappée par toutes ces jolies couleurs, ces dessins et ces fresques très colorées du côté du Zoo et de la place de la mairie. J’ai trouvé l’idée géniale de voir les murs aussi bien colorés. Renseignements pris, on m’a dit que c’était à l’initiative du maire Hamed Bakayoko qui avait décidé de donner un coup de fraicheur à Abobo pour casser l’image que la commune avait. C’était vraiment une démarche très intéressante de sa part en convoquant des artistes qui ont donné un autre visage à la commune. Il y avait donc un début de transformation et l’arrivée du musée est une prolongation de cette vision », défend Nathalie Varley Neplon. Qui dit avoir hâte de voir la collection du propriétaire.

« Je n’ai pas de collections permanentes, c’est un musée vide où ont créé des expositions muséales mais temporaires. C’est un musée qui est surprenant par son architecture, un endroit de silence, de calme avec des zones de travail, de consultation et de recherche. Je n’ai jamais vu la collection du propriétaire. J’ai essayé de voir la collection mais il est resté très discret », indique-t-elle relevant que pour donner de l’activité au musée, elle initie du 10 juillet au 05 septembre 2021 une exposition de Street Art pour rapprocher davantage les populations du MuCat. « C’est une commune qui est en train de changer de visage donc il est important que le MuCat mette en place une programmation d’expositions. C’était donc tout naturellement assez logique qu’on démarre avec le Street Art qui est un art auquel les gens sont déjà familiers. Le musée avec son architecture imposante avec ses murs marron fait un peu austère et comme la culture de musée n’est pas totalement connue ici, c’était un bon argument pour nous d’amener les gens à redécouvrir ce qu’ils connaissent déjà », précise-t-elle.

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